Claude Bariteau, pour sa part, nous fait voir comment la mondialisation a généré un questionnement des concepts clés de l’anthropologie comme ceux de « culture », de « société » et d’« État ». Il montre pourtant qu’aujourd’hui, l’ordre mondial est différent de l’ordre anthropologique : le monde, tel que vu par les anthropologues, est ordonné par la culture et la diversité des identités tandis que l’ordre mondial est édifié sur un principe sans cesse réaffirmé, celui de la souveraineté que partagent les États existants, partage qui a pour conséquence la consolidation de leur souveraineté respective. L’objectif est alors de révéler l’importance de continuer à être attentif aux États souverains comme lieux de lutte de façon à se prémunir de la tentation des dirigeants de ces États à ne pas s’encombrer de la tâche d’une répartition équitable des acquis collectifs, alors que les citoyens seraient plus préoccupés par les luttes identitaires et culturelles.
Quant à Natacha Gagné et Marie Salaün, elles discutent de la tension universalisme / relativisme telle qu’elle se révèle à travers une catégorie particulière, l’ « autochtonie », et des réactions que suscitent les revendications d’une reconnaissance du fait autochtone dans les États modernes. Elles se penchent ensuite sur les enjeux méthodologiques, théoriques et politiques auxquels font face les anthropologues qui travaillent sur les questions relatives aux autochtones. Elles montrent alors que ces questions sont un révélateur important des limites d’un projet scientifique qui assume difficilement sa dimension morale. Se pose alors la question de la possibilité ou de l’impossibilité de se conformer à la fois à des valeurs morales et épistémologiques, c’est-à-dire de la possibilité ou de l’impossibilité de servir le Vrai et le Bien de façon simultanée.
Marie-Blanche Tahon interroge le rapport problématique, parce que constamment instrumentalisé par le politique, entre des principes à connotation universelle (en l’occurrence l’égalité hommes / femmes) et la définition de « valeurs nationales » censées incarnées le bien commun et l’orientation particulière d’une société à un moment de son histoire. Le rejet des femmes, durant une longue période de la modernité, hors d’un universel conçu comme essentiellement masculin, peut être considéré, à titre d’hypothèse, en lien direct avec le fait de la maternité, dont la redéfinition à l’occasion de la légalisation des unions homosexuelles, ouvre de nouvelles perspectives quant aux rapports hommes / femmes au sein de sociétés démocratiques toujours « particularisées » par une histoire nationale.
Charles Gaucher, quant à lui, interroge certains des « lieux communs » qui servent à décrire et interroger l’une des différences collectives les plus marquantes au sein des sociétés individualistes occidentales, à savoir la « culture sourde ». Reprenant et discutant deux croyances communément partagées – et profondément erronées – (d’une part, qu’il existerait une universalité de la langue des signes et d’autre part, que les Sourds vivraient dans une micro-société close sur elle-même), l’article cherche à cerner les dialectiques problématiques qui conduisent, au cœur de la modernité tardive, à percevoir le « différent » comme à la fois essentiellement « autre » et « semblable », à la fois particulier dans sa quête d’authenticité expressive toujours singulière et universel dans sa caractérisation comme être autonome et potentiellement auto-engendré.
Sandra Lehalle, enfin, s’intéresse aux débats renouvelés entourant l’usage de la torture dans le contexte de lutte contre le terrorisme et cela, malgré l’absolutisme de son interdiction dans les accords internationaux. Elle y trouve une clé d’entrée particulièrement pertinente afin d’aborder un certain nombre de thématiques qui touchent à la définition même d’un « universel » (qui correspondrait ici à la valeur de « dignité » pour tout être humain vivant), alors que la construction de ce principe fondamental relève par ailleurs d’enjeux qui traversent la question du politique (la défense d’une collectivité et du bien commun par son représentant étatique), des relations internationales (la possibilité de sanctions quant à la violation des droits) et de la biologie et des savoirs médicaux (les frontières de la douleur et la caractérisation des châtiments corporels et psychiques).
À travers ce numéro, seront donc explorées la fécondité et les limites des concepts ― tels que flux, réseaux, « culture », métissage, nomadisme, hybridation, urbanisation ― auxquels on recourt pour « relativiser » les approches jugées essentialistes ou trop structurales ainsi que les objets abusivement naturalisés comme la « société », la « culture », l’ « autochtonie ». Les contributeurs à ce numéro évoquent également la tension entre la défense de valeurs à portée universelle (la primauté des droits de l’Homme, l’action providentialiste de l’État, l’égalité des sexes, le développement économique, l’auto-gouvernement collectif) et la démarche « culturaliste », ou « collectiviste » qui ouvre un espace singulier aux minorités et communautés dont les idéaux et les pratiques revendiquent partiellement un rejet de l’hégémonie occidentale. Par là, il est possible d’interroger à la fois les effets des structures historiques de pouvoir et la façon dont elles balisent la quête d’universalité propre à toute collectivité humaine, la définition des « frontières » politiques établies dans des contextes sociaux différents afin de délimiter temporairement les cadres d’appartenance culturelle, ainsi que la question complexe des minorities within minorities, qui appelle à ne pas négliger la place spécifique des conflits « internes » (par exemple, au sujet du rôle des femmes ou du tracé des générations) au sein de chaque position minoritaire, souvent abusivement considérée a priori comme unifiée et homogène.
Parce qu’elle se fonde sur le décentrement fondateur de l’analyse socio-anthropologique sans pour autant sacrifier l’entreprise de connaissance objective, et parce que la dénonciation des pseudo-universels ne s’effectue souvent qu’au nom d’une version plus englobante et véridique de ce qu’est « l’Universel », la tension universalisme / relativisme se trouve bel et bien rejouée à chaque fois qu’on la pense dépassée.